Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, avait-elle le choix ? En tout cas, elle a dû faire preuve de bon sens clinique et de pragmatisme politique, quitte à se dédire, et surtout à désavouer fortement son administration qui s’est révélée incapable de gérer l’affaire du changement de formule du Levothyrox, ce médicament soignant la thyroïde et qui s'est révélé avoir des effets secondaires indésirables pour certains patients.

Ce vendredi matin, elle a en effet annoncé que l’ancienne formule du Levothyrox serait «accessible» dans quinze jours et que des «alternatives» à ce médicament seraient disponibles «dans un mois». «Nous avons fait en sorte que l’ancien Levothyrox soit accessible de façon à ce que ceux qui le réclament puissent le prendre, et ce sera disponible en quinze jours», a-t-elle déclaré sur France Inter. «Et dans un mois, nous aurons des alternatives, c’est-à-dire d’autres marques, d’autres médicaments, qui permettront progressivement aux patients de pouvoir choisir le médicament qui leur convient le mieux.» Mais la ministre a précisé qu'à terme, «l’ancien Levothyrox devrait normalement disparaître puisque le laboratoire Merck ne devrait plus le produire dans les années qui viennent».

De fait, il y avait urgence. Et la ministre se devait d’arrêter l’emballement, tant les erreurs initiales dans la gestion de ce dossier la mettaient en porte à faux. Plus de 9 000 patients avaient ainsi signalé des effets indésirables – crampes, maux de tête… – avec cette nouvelle formule du Levothyrox ; une pétition réclamait le retour à l’ancienne formule, et surtout 12 plaintes ont été déposées au Parquet de Paris et une cinquantaine de nouvelles plaintes contre X, dont celle de l’actrice Anny Duperey, devaient être lancées, avait promis l’avocate et ancienne magistrate Marie-Odile Bertella-Geffroy. Les nouvelles plaintes, qui doivent être déposées auprès du pôle santé publique, reposent sur quatre motifs : «non-assistance à personne en danger, mise en danger de la vie d’autrui, atteinte à l’intégrité de la personne et tromperie sur les qualités substantielles du médicament aggravée par une atteinte à la santé».

Bref, cela partait dans tous les sens, et les propos bien légers de l’Agence du médicament ne faisaient qu’accélérer la crise. Pour autant, si la décision de la ministre va permettre de faire baisser la température dans ce dossier, deux types de questions dans cette affaire «qui n’est pas un scandale, juste une crise d’information» selon les mots de la ministre, restent. Et laissent dubitatifs.

Que diable s’est-il passé en 2009 avec l’arrivée d’un générique du Levothyrox ?

C’est fin 2009 qu'arrive en effet, de chez Servier, un générique du Levothyrox. Selon plusieurs experts, ce générique est de grande qualité, avec un bon dosage, et cela est d’autant plus important que ce médicament agissant sur la thyroïde est très sensible, classé dans le jargon administratif comme produit «à marge thérapeutique étroite», c’est-à-dire que le dosage doit être on ne peut plus précis. Mais à cette occasion, les autorités sanitaires découvrent peu après que le produit de Merck a un léger défaut : il est peu stable dans le temps, et son dosage peut donc évoluer. Les autorités demandent à Merck d’y remédier. Le labo s’exécute en apportant des changements à ce que l’on appelle les excipients : des ajouts chimiques qui servent à renforcer et stabiliser le produit central. On passe ainsi du lactose au mannitol, avec un ajout d’acide citrique, qui vont optimiser la stabilité du médicament dans le temps. Pourquoi pas, puisqu'on reste dans les bonnes pratiques ? Et en mars 2017, après accord avec l’ANSM, il est décidé d’arrêter l’ancienne formule et de ne plus vendre que la nouvelle.

Et quid du générique ? Il a entre-temps peu à peu disparu, son prix était faiblement inférieur à celui du médicament premier. Servier a décidé de le retirer du marché. Pourquoi ? Les ventes sont-elles trop faibles ? Pourquoi cette disparition alors qu’il avait été jugé «meilleur» que le produit de Merck ? Pas de réponse. Rétrospectivement, on découvre que quatre ans plus tôt, il y avait eu déjà des problèmes d’approvisionnement avec le Levothyrox. La ministre de la Santé d’alors, Marisol Touraine, avait annoncé que le Levothyrox pourrait être remplacé en pharmacie par un médicament italien semblable, tout en assurant qu'«aucune rupture d’approvisionnement» n’avait été observée concernant le Levothyrox. Bizarre tous ces pas de deux…

Que font les autorités sanitaires au printemps 2017 avec l’arrivée du nouveau Levothyrox ?

En mars 2017, l’Agence nationale de sécurité sanitaire des médicaments (ANSM) fait le service minimum. Et c’est manifestement une forte erreur d’appréciation. Trois millions de patients prennent pourtant du Levothyrox en France pour soigner l’hypothyroïdie ou après une opération de cancer de la thyroïde, cela fait donc beaucoup de monde. Et quelles que soient les circonstances, dans la vraie vie, tout changement de cette nature allait provoquer des remous. Une simple lettre aux médecins et aux pharmaciens pour signaler ledit changement n’était pas à la hauteur. D’autant que les médecins reçoivent quantité de courriers administratifs, les patients n’étant pas en plus directement informés.

Et ce n’est pas tout. L’ANSM aurait pu, avec l’énorme base de données de l’Assurance maladie, surveiller en direct l’arrivée de cette nouvelle prescription, et même monter des études-échantillons pour l'observer. Rien de tout cela n’a été fait. Des rapports récents, comme celui du professeur Bernard Begaud et de Dominique Costaglia, avaient pourtant suggéré des propositions simples d’alerte. Tout est resté dans les tiroirs.  Et il a fallu attendre que les malades se signalent, qu’ils fassent nombre, puis qu’ils alertent les médias pour réveiller les autorités. La France connaît par cœur ce type d’emballement, et comme toujours les autorités, au début, minimisent le problème, assurant qu’il n’y aura pas le retour de la première formule du Levothyrox, pour au final se dédire. Et comme à chaque fois, cela laisse des traces, en particulier une méfiance accrue vis-à-vis des labos ou des médicaments.

Eric Favereau